« Hum, c’est bon ça ! Bizarre mais j’aime bien… ça coûte combien ? »
« Le prix de la bouteille est de 17€… C’est un 2012, ça goûte bien et c’est prêt à boire »
« 17€ ? un peu cher… mais c’est un Fitou c’est bien ça ? »
« Non pas du tout, la cuvée s’appelle Filou et c’est un vin de france »
« Ah oui quand même… »

Ceci est un extrait d’une conversation récente et passionnante que j’ai eue lors d’une dégustation L’Envin.

Si défendre les vins bio est aujourd’hui relativement aisé, tant la nécessité de ne plus utiliser des quantités de produits chimiques est reconnue par le plus grand nombre, défendre les vins dits « natures » ou sortant des sentiers battus des AOP classiques est une autre paire de manches, et l’Envin s’y attendait. De toujours plus de pédagogie nous ferons preuve et nous ne lâcherons rien…

Il est loin le temps des années 50 où le plus grand chai d’Europe se situait… à Rouen. Y accostaient alors les pinardiers gorgés de centaines d’hectolitres de jus en vrac, dépêchés d’Algérie, promis à la soif de la capitale, en transitant une dernière fois par le village de Bercy, disparu aujourd’hui. C’était encore l’époque où le Français moyen ingurgitait 135 litres de vin dont 70% étaient des vins de table. Élévation du niveau de vie grâce au 30 Glorieuses, étiolement du tissu ouvrier et agricole, dispositions liés à la santé publique et à la conduite automobile, progrès techniques, nécessité d’élever le niveau moyen face à la concurrence mondialisée sont passés par là… et nous ne nous en plaindrons guère. Nous buvons désormais beaucoup moins, et nous consommons de bien meilleurs vins.

Les vins dont je parlais ont en grande partie disparu (on en trouve encore dans la grande distribution, coupés la plupart du temps avec des jus espagnols et italiens car les coûts de production dans ces pays sont bien plus faibles qu’en France), mais leur réputation elle a malheureusement survécu à toutes ces décennies, tel un secret qui se transmet de génération en génération : le souvenir des vins de table qui étaient servis lors des repas de nos grands-parents, parfois même de ceux de nos parents dans les années 70.

Il y eût pourtant des pionniers, des fous qui, comme Claude Courtois en Sologne ou Jean-Pierre Robinot (L’Ange Vin) dans la Sarthe, osaient sortir des vins bios en « vin de France » dès les années 80 (j’ai aussi envie de citer aussi Olivier Cousin dans l’Anjou, Marcel Lapierre à Morgon, Jean-Claude Rateau et Emmanuel Giboulot en Bourgogne, mais la liste n’est pas exhaustive). Puis vinrent les plus médiatisés tels Daumas Gassac ou La Grange des Pères qui, pour des histoires de proportions de Cabernet-Sauvignon plus importantes dans leurs vins que ne leur permettait leur AOC, décidèrent de claquer la porte et de commercialiser leurs cuvées sous la mention « vin de pays de l’Hérault ». Quel pied de nez au système lorsque l’on voit aujourd’hui la Grange Des Pères régulièrement se vendre au-dessus de 100€ chez les cavistes alors que vous pouvez trouver un Languedoc AOP à 4€ en grande surface.

Car, il faut le dire, si le système des AOC (AOP désormais) a favorisé l’essor des vins et de leur qualité dans les années 60 et 70, ce système est désormais en fin de course : guerres de clochers, incompétence sidérante des commissions d’agrément (composées de personnes dégustant les même vins depuis des décennies), jalousie dans les campagnes de la part des caves coopératives voyant des vignerons vendre leurs vins sur la planète entière à des prix stratosphériques alors qu’eux peinent à vendre leurs jus en vrac. Problème culturel, problème de formation et puis, osons le dire, fossé encore important entre les mentalités rurales et urbaines à l’instar des résultats des récentes élections politiques). Certaines familles produisent les mêmes vins depuis les années 50 et ne comprennent pas les changements sociétaux. Ce qu’ils pensent n’être qu’une mode, boire sain avec un minimum de sulfite ajouté, est une lame de fond, une habitude qui s’ancre solidement dans les habitudes de consommation.

Voici quelques exemples :

  • Patrice Lescarret (merveilleux Gaillac des Causses Marines) qui, fraîchement auréolé de son titre de vigneron de l’année 2002, présenta deux lots identiques à une commission d’agrément sous deux noms différents. L’un fût validé et l’autre refusé…
  • Le talentueux Alexandre Bain dont les pouilly fumé sont vendus sur les plus belles tables française se voyait refuser l’agrément (donc contraint de passer en vin de France) pour des histoires de hauteur d’herbe dans ses vignes (punition en réalité infligée car Alexandre ne traitait pas ses vignes : OUI, il osait ne pas mettre des produits chimiques !)
  • Les magnifiques cuvées de Fabienne Völlmy (Chai urbain Microcosmos dont nous défendons les couleurs sur Paris) sont classées en vin de France car les raisins (Alpilles et Var) sont rapatriés & vinifiés dans Marseille. Cela signifie-t-il que le travail dans les vignes est moins qualitatif ? Non pas du tout et cela n’empêche pas ses cuvées d’être présentes sur des tables doublement étoilées comme Le Clos des Sens à Annecy ou triplement étoilées comme La Vague d’Or à Saint-Tropez

L’Envin représente les vins de Laurent Tibes du Clos des Camuzeilles dans les Corbières et de Wilfried Valat de La Nouvelle Don(n)e dans le Roussillon : de magnifiques cuvées bio et peu sulfitées allant de 13€ à 27€. Ces vignerons, las de présenter leurs vins en commission et de se voir refuser l’agrément pour « défauts techniques » ou « ne respectant pas la typicité de l’AOP » ont tourné le dos au système et nous commercialisons leurs vins sous le label « vin de France ».
Les vignerons sont par ailleurs contraints de s’acquitter, à tous les étages, de « cotisations volontaires obligatoires » (là on se rapproche encore plus des politburos, défense de rire).

Il ne faut pas non plus jeter l’opprobre sur tous les vins en AOP. Bien au contraire, nombreux sont les vignerons à faire d’excellents vins en AOP. L’Envin les représente tout aussi fièrement : les Apremont de Jérémie Dupraz, les muscadets du domaine Bedouet, les crus Vinsobres du Château Montplaisir, les provences du domaine Longue Tubi et les Porto vintage de Rita Marques dans le Douro…

Heureusement qu’une réforme européenne permet depuis quelques années d’apposer le millésime et le cépage sur une bouteille vendue en « vin de France ». Cela a aussi aidé certains vignerons à franchir le pas. Et puis c’est sans compter sur le terreau fertile que sont l’importance grandissante des considérations environnementales, les cavistes militants motivés et une population urbaine qui consomme, soutenus par les réseaux sociaux qui permettent désormais de communiquer facilement sur des vignerons et des cuvées jusque-là inconnus.

Et vous, dans tout cela ? La tâche n’est pas toujours des plus faciles pour vous : AOP / IGP / vins de France… d’où l’importance de dialoguer avec son caviste et avec L’Envin ! Nous aimons partager ces moments privilégiés avec vous pendant lesquels vous pouvez jauger du niveau des vins et poser toutes les questions que vous avez sur la viticulture, le niveau du sulfite et le style des vins.
J’espère que vous êtes désormais un peu plus armé(e) pour affronter l’immensité du choix que représente le vignoble français (et n’oublions pas qu’il y a de fabuleux vins un peu partout sur la planète) et comprendre un peu mieux pourquoi un nombre grandissant de vignerons s’affranchissent de ces règles totalement désuètes.

Le Vin de France est bien plus sexy de nos jours et il ne hante plus les ténèbres de l’histoire viticole, bien au contraire, il en est désormais un peu l’avenir.

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